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Merci à Anna-Rita, Michel, Jean Marie, Patrick…

Nouvelle écrite avec beaucoup d’humour par Patrick ERARD  » Alpineries » Edition du Fournel.

Estubats

Les gens du village d’Allons sont appelés les Estubats, les Estubés, ceux qui respirent la tube, la fumée. La cause de ce surnom date probablement de l’époque où ils s’éclairaient avec du pin gras, un éclat de loupe de pin chargé de résine que l’on posait sur le linteau de la cheminée, chiche en lumière, mais prodigue en fumée noire. Allons n’est d’ailleurs pas le seul village du département dont les habitants sont appelés Estubats : le pin gras devait avoir d’autres adeptes, du côté de Manosque si ma mémoire est bonne.

A cinq kilomètres seulement de la route embouteillée de skieurs l’hiver, de camping- cars l’été, l’endroit n’a pas connu la célébrité, ayant trop bien caché ses appâts. Pourtant la couleur de la rivière, la bien –nommée Ivoire, qui se jette dans Verdon (1) après un voyage discret, vaut à elle seule le détour. Elle court entre les prés, serpentant sur le calcaire, joyeuse et souriante, remplie d’une insouciance qu’elle cherche à vous communiquer.

Ici, les pins recouvrent toujours plus les montagnes, comme ailleurs. Les ruines sont rachetées et retapées, comme ailleurs. Les maisons s’ouvrent au printemps pour l’éphémère représentation de l’été, comme ailleurs.

Les brebis mangent avec application le peu d’herbe qui parvient à franchir sans encombre le filtre de la caillasse, les hommes vaquent à leurs occupations, espinchés par la sauvagine qui oublie parfois de respecter les limites. Elle y laisse alors la vie, comme ce sanglier venu bêtement prendre le frais sous le lampadaire.

Les saisons sont au nombre de trois ; il y a la saison de la pêche, la saison des foins et la saison de la chasse.

C’était au début du mois de février, peu avant la tombée de la nuit. Je sortis de la maison pour faire quelques pas. Les fumées survolaient le village à l’horizontale. Epaisses au sortir des souches de cheminée, elles s’assemblaient rapidement pour former un voile odorant bleu-gris qui nous protégeait des mesures cosmiques. Il neigeait doucement, une poussière de neige, presque de la seille. Le silence absolu de la vallée déserte se mariait au cri du ciel bas pour me vriller les tympants. Notre dénuement, dans sa modestie, nous gardait d’entrouvrir la fenêtre du désespoir. J’aimais me sentir petit face à la masse des montagnes.

Traversant vers les forts, je rencontrai mon oncle chargé d’une brassée de fayard, quand le bruit de l’arrivée d’une voiture nous fit nous retourner. Une vieille petite Renault de pauvres se mouvait fantômatiquement sur la route. La tête incliné par la réprobation comme à son habitute, mon oncle Marcel la regarda en plissant ses yeux de paysan efficaces à grande distance :

« …42…lut-il sur la plaque d’immatriculation. Je ne sais pas où c’est, mais ça doit être loin. Tu te rends compte, s’il faut que les gens soient malheureux chez eux, pour venir comme ça chez nous ? »

Ecœuré, il se détourna et rentra chez lui garnir son trèfle.

Je restai là, comme un couillon.

(1) Un reste de divinité est encore accordé aux cours d’eau par chez nous, ce qui rend les articles inutiles. Ça donne Durança (la Durance), Severaiça (la Severaisse), Buech (le Buech), Verdon (Le Verdon) Ubaia (l’Ubaye).

Paru dans la revue VERDONS Histoires d’Amour, été 2016

Vauclause

Verdon-Allons-Ivoire, ces trois noms m’ont parlé dans la langue des oiseaux, langue magique des   alchimistes    «  vers le don,  allons y voir… » résonnait comme une invitation, une promesse.

Depuis la gare des Chemins de fer de Provence d’Allons, là où se cambre le Verdon pour rejoindre le Moyen-Pays, je remontais l’affluent l’Ivoire, le long de ses flancs en rondeurs, traces du glacier d’Allos venu s’y alanguir.  

Depuis le début de mon voyage, je lisais dans le paysage des signes de féminité. 

Une intuition, et je suivis une piste forestière, douce à gravir, ouvrant ses bras sur un large plateau où la forêt timide se retire sur ses pentes.   

Sans le savoir encore, je mettais mes pas dans ceux d’une autre Catherine, maitresse de cette seigneurie, six siècles plus tôt ; 

                    Castrum de Vallis Clausa, ….  Vauclause.  

Ce fut  cela le don promis, le cadeau qui bouleversa ma vie.

Une réelle rencontre avec un lieu qui vous modèle et vous transforme, qui révèle en soi  un amour d’une forme inconnue, une passion  qui vient de loin.

Une terre de femme.   

Plus loin, solide, isolé, un hameau aux pierres dorées, un arbre fort, à l’avant un bosquet de genévriers  thurifères  abritait une tour en ruine au profil d’aigle. 

Tandis que je découvrais ce lieu oublié, endormi, abandonné mais toujours fier, dominant le Verdon, surveillant trois vallées, s’adossant à trois mamelons,

 je me découvrais aussi. 

Un instinct d’amour maternel pour ce domaine,  moi qui n’ai pas de descendance.   

Alors, comme si j’adoptais un enfant trouvé, je prodiguais les premiers secours : nettoyer, protéger, restaurer, mais surtout respecter et aimer.      

Puis je recherchais son ascendance, car cette terre portait encore en elle la puissance de ses origines et de son histoire ; celte, romaine, forteresse et château médiévaux.

Rayonnante seigneurie  dont héritât Catherine, elle unit son nom à celui de l’illustre famille de noblesse provençale, De Villeuneve- -Bargemon , pour être abandonnée par la suite jusqu’à ce jour. 

Après la renaissance, vint la présentation, l’entrée dans le monde, tel un jeune homme encore bien fragile mais auquel on est déjà fier d’avoir rendu sa dignité.                                           

J’organisais une fête, ou plutôt une célébration comme un rite de passage.                         

Dans la nuit d’été, ce fut ce soir là son heure de gloire retrouvée.

L’on avait convié parents, amis, invités  pour ce moment de partage.                                                                              

 Le Domaine revêtu  de ses atours, magnifié par les jeux de lumières dans le jardin aux tonalités médiévales, revivait son passé grâce aux conteurs.

La présence de la noble descendante de la dynastie, attentive et émue participait à la féerie de l’instant, contractant les siècles.

Les bienveillants fantômes nous protégeaient des orages annoncés.                                      

Un moment hors du temps, dans ce lieu suspendu dans l’espace,  quasi irréel et improbable quelques ans auparavant.                                                                                                      

S’élevât alors, vibrante, la voix de la soprano Magali H.

Drapée dans ses voiles, face aux murs en pierres plusieurs fois centenaires, elle jetait dans les airs des invocations mystiques à la Déesse Lune ; Casta Diva !!!                                                                                                                    

J’entendis alors cette phrase d’accomplissement :

                    «  Ce soir Vauclause reçoit, Vauclause renait »  

A présent adulte et solide, reconnu et courtisé, il s’est séparé de ceux qui lui ont rendu vie.

N’est-ce pas le destin de parent d’offrir son fruit pour qu’il s’épanouisse loin de Soi.

 Moi, j’ l’ai offert au Verdon.

Catherine PLANTEROSE